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>>Tahiti Quest : la téléréalité, un spectacle pour enfants ? Enjeux e-médias saisit le CSA...

14 mai 2014

En 10 ans, malgré les critiques formulées dès leur origine, les émissions de téléréalité n’ont cessé de se développer dans le paysage audiovisuel français. Avec la diffusion de Tahiti Quest sur Gulli une nouvelle étape vient d’être franchie, la diffusion d’émissions de téléréalité sur une chaîne pour enfant...

Le Collectif Enjeux e-médias vient d’adresser une lettre au Président du CSA, après avoir fait mener une expertise psychologique de l’émission, par onze experts, psychologues, pédopsychiatres, spécialistes de l’enfance.

Voici le contenu de la lettre adressée ce jour à Olivier Schrameck, Président du CSA , par le Président d’Enjeux e-médias, Christian Gautellier et de la responsable de son conseil scientifique Sophie Jehel.

Vous trouverez également le compte rendu de l’expertise psychologique signée par Claude Aiguesvives, pédopsychiatre ; Claude Allard, pédopsychiatre ; Sabine Duflo, psychologue, Centre Médico-Psychologique ; Nathalie Gervais, psychologue ; Élise Hemery, psychologue, intervenante en crèche et en centre pour enfants autistes ; Héloïse Junier, psychologue, intervenante en crèche, journaliste ; Marie-Amélie Richard, psychologue, intervenante en crèche et en Lieu d’Accueil Enfants Parents ; Magalie Sabot, psychologue, Clinique de Soins de Suite et de Réadaptation ; Julie Senecal, psychologue, Service d’Aide Sociale à l’Enfance ; Amélie Sohy, psychologue, Centre Hospitalier Sainte Anne ; Nicole Voisembert, psychologue clinicienne, spécialisée dans l’enfance

 Lettre adressée au CSA

À l’attention de Monsieur Olivier Schrameck Président du Conseil Supérieur de l’audiovisuel

À l’attention de Madame Françoise Laborde Présidente du groupe de travail Protection du jeune public au Conseil Supérieur de l’audiovisuel

Paris, le 10 mai 2014

Tahiti Quest : la téléréalité, un spectacle pour enfants ? En 10 ans, malgré les critiques formulées dès leur origine, les émissions de téléréalité n’ont cessé de se développer dans le paysage audiovisuel français. Avec la diffusion de Tahiti Quest sur Gulli une nouvelle étape vient d’être franchie, la diffusion d’émissions de téléréalité sur une chaîne pour enfant. L’émission a été présentée par Benjamin Castaldi (Loft Story, Secret Story…) produite par Ah Production, qui propose aussi bien des jeux pour les chaînes jeunesse que des « divertissements » comme Tellement vrai pour NRJ12 , et Megasmédias spécialisée dans les tournages en Polynésie française. Le succès d’audience de l’émission (leader sur les nouvelles chaînes de la TNT) a encouragé Gulli à la production d’une nouvelle saison dont le casting a déjà été réalisé. Cette suite est pour nous aussi une raison supplémentaire de soulever les différentes interrogations sur la conformité de ce jeu au regard des obligations d’une chaîne jeunesse vis-à-vis du jeune public.

L’émission a été désignée assez unanimement dans la presse comme un « Koh Lanta familial » (Télérama, Ozap.tv, Purepeople, Yahoo, Le Figaro, Téléstar…). Le choix de la référence à Koh Lanta pourrait surprendre tant le parrainage d’une émission pour enfants par une émission suspendue l’an dernier suite à la mort d’un des participants au premier jour du tournage et le suicide du médecin de l’émission aurait pu paraître choquant.

La convention signée entre Gulli et le CSA l’incite à « favoriser le lien entre les générations », la diffusion d’un jeu auquel participent parents et enfants s’inscrit dans ce projet. Mais le choix du genre téléréalité pour y répondre ne semble pas compatible avec les missions d’une chaîne jeunesse, qui, pour le moment, est la chaîne jeunesse de référence, la seule chaîne jeunesse gratuite de la TNT. Afin d’éviter la diffusion de jeux de téléréalité, la convention prévoit d’ailleurs que « l’éditeur s’abstient de diffuser des émissions de jeu impliquant un enregistrement sur une longue durée des faits, gestes et propos des participants » (article 2.3.5). On peut s’interroger sur son respect puisque l’enregistrement de l’émission s’est étalé sur plusieurs semaines et que les journées comme les soirées des participants semblent avoir été largement filmées. Un certain nombre d’autres éléments ne semblent pas bienvenus dans une émission pour enfants, eu égard aux enjeux de socialisation qu’elle représente et à l’impact de l’émission sur les jeunes participants eux-mêmes.

L’émission respecte en effet les codes de la téléréalité. Le jeu est un affrontement qui repose sur la mise en compétition de chacun pris individuellement et des familles les unes contre les autres. Ainsi des enfants sont amenés à s’affronter même si les écarts d’âge entre eux sont grands. Chaque enfant, dès son plus jeune âge (8 ans) peut être considéré comme pouvant « pénaliser toute la famille » selon un des participants (comme le rapporte notamment Elisabeth Bâton-Hervé, chercheure en éducation aux médias, sur son blogue http://elisabethbatonherve.com/2014/04/14/tahiti-quest-quelle-lecon-de-vie-pour-les-enfants/).

L’expertise psychologique dont vous voudrez bien trouver ci-joint une copie, signée par onze psychologues et pédopsychiatres en exercice, met l’accent sur les risques que représente la pression psychologique exercée sur les jeunes enfants dans le cadre de leur intimité. D’autres séquences, notamment au cours de la seconde émission, ont pu montrer un petit garçon en pleurs du fait de son stress. Dans la même émission, une petite fille de 8 ans est sermonnée par son père, se disant « déçu » par sa fille, parce qu’elle avait craqué au cours de l’émission, et la comparant à un garçon d’une autre famille, qui lui « est un compétiteur » et « ne lâche pas ».

Le choix d’épreuves qui mettent en compétition les enfants entre eux, laissant croire que la réussite de leur famille dépend non de la solidarité entre ses membres mais de l’habileté de chacun d’eux séparément, nous semble potentiellement source d’anxiété pour les plus petits. Le jeu valorise de plus une conception à la fois individualiste et clanique de la famille sans jamais permettre la solidarité entre les familles.

Lors de la finale, deux mères vont s’affronter dans une épreuve de plongée, alors que l’une d’entre elle ne sait pas plonger, et essaiera vainement de le faire. La victoire de la mère qui sait plonger ne semble pas reposer sur des règles d’équité et semble en ce sens particulièrement peu éducative.

Suite à cette épreuve, l’échec de la mère qui ne savait pas plonger, pourtant prévisible, l’a conduit à une forte dépréciation d’elle-même. Elle a pu être filmée en train de dire « « j’ai manqué de volonté, je suis une grosse nulle », « je suis le fardeau de la famille ». D’un rôle protecteur vis-à-vis de ses enfants, son échec l’a conduite à pleurer pendant toute la soirée et à se dévaloriser non seulement devant ses enfants mais devant les 800 000 téléspectateurs de l’émission et parmi eux probablement de nombreux camarades des participants. Enjeux e-medias s’interroge sur la diffusion de ces séquences comme de celles des enfants en pleurs qui ont rythmé l’émission. Nous nous interrogeons sur la pression psychologique subie par les enfants, que ces pleurs viennent révéler et sur les conséquences psychologiques et sociales pour les enfants de cette famille, et plus largement des familles qui ont perdu, de la participation à cette émission du fait de la diffusion de ce genre de séquences (pleurs, autodépréciation). C’est sans doute parce que ces émissions jouent sur des registres de sentiment très mêlés (plaisir sadique de voir les individus souffrir, sentiment concomitant qu’il ne s’agit que d’un spectacle et que les participants sont payés de leur souffrance par le fait qu’ils bénéficient d’un séjour dans des décors paradisiaques) que ces émissions de téléréalité suscitent à la fois une engouement dont témoigne l’audience de Tahiti Quest, et une répulsion bien mise en évidence par le baromètre publié par le CSA sur la qualité des programmes qui situe ces émissions comme insatisfaisantes par près de 70 % de leurs spectateurs et qui manifeste très clairement un malaise des spectateurs.

Enjeux e-médias souhaiterait connaître l’avis du comité d’éthique de Gulli sur l’organisation et la diffusion de ce jeu. Il souhaiterait également connaître les précautions que la chaîne a prises dans le cadre de la recommandation du CSA sur la participation des mineurs à une émission et aux préconisations du CSA suite à son rapport de 2011 sur les émissions de téléréalité quant au suivi médical et psychologique avant, pendant et après l’émission. Le consentement des parents, comme le CSA l’a rappelé dans sa recommandation, ne saurait en effet exonérer la chaîne de ses propres responsabilités. Enjeux e-medias sait que le CSA est très attentif au respect de la protection des mineurs en particulier lorsque des mineurs participent à des émissions de téléréalité et souhaiterait pouvoir recueillir sur ces différents sujets d’inquiétude l’analyse du CSA. Le rôle du régulateur est essentiel pour éviter l’instrumentalisation des enfants, de leurs émotions, de leur sensibilité à des fins d’audience. Il serait important que soit proposées au contraire des émissions reposant sur les valeurs de solidarité, d’émancipation et les droits de l’enfant.

Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Président, Madame la conseillère, l’expression de notre considération distinguée,

Sophie JEHEL Maître de conférences à l’Université Paris 8 Chercheur au CEMTI Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation Conseillère scientifique d’ Enjeux e-médias sophiejehel gmail.com

Christian GAUTELLIER Président de Enjeux e-médias

 Compte rendu de l’expertise psychologique

Tahiti Quest : des enfants exposés

L’essentiel de l’expertise porte sur les risques que la participation à l’émission peut faire courir aux jeunes participants.

Ces jeux de téléréalité reposent par principe sur la confusion entre réalité et fiction, jeu et réalité. Les adultes participants semblent le plus souvent pris au piège de cette confusion…mais ils sont adultes, donc librement consentants. En revanche, cette liberté de consentement est absente chez l’enfant, qui par ailleurs n’acquiert la distinction entre réalité et virtualité que très progressivement, vers les 12 ans chez l’enfant bien portant. Cette émission place de plus les enfants dans des situations éprouvantes et oppressantes, confrontés à la pression des adultes, de leurs parents, des caméras, de la médiatisation.

Tout au long des scènes, on s’aperçoit que les enfants intériorisent et répètent les discours compétiteurs des adultes : « Je suis à fond, je ne lâche pas, je fais ça pour ma famille, et aussi pour gagner » explique une enfant (extrait de la demi-finale) ; « Même si je n’y arrive pas, je ne vais pas baisser les bras. Même si c’est dur, j’essaierai quand même » explique une autre enfant.

L’échec est dévalorisé, perçu comme une faiblesse, voire comme de la lâcheté (cf. « on n’abandonne pas ! »). Comme le papa « bleu » qui réveille son enfant en lui disant « allez, on n’est pas des fainéants ». L’enfant répond en off, devant les caméras : « c’est la compétition qui les énerve. Faudrait faire doucement, on n’est pas des jouets quand même »

Les enfants sont filmés dans leur intimité (réveil, petit-déjeuner, moment de découragement…), trahis par leur spontanéité, sans avoir conscience de la portée de ces images. Leurs faiblesses sont exploitées. Ils peuvent en être fragilisés.

Les parents pourraient être un étayage appréciable s’ils n’étaient pas eux-mêmes pris dans cette compétitivité. On ne connaît pas la teneur des enjeux que cette émission provoque dans le tissu familial. Les parents s’engagent dans cette compétition envers les autres familles, d’égal à égal avec leurs enfants, ils leurs communiquent leurs craintes, leurs déceptions.

Les enfants sont soumis à un effort tant physique que psychologique. Il n’est pas rare qu’ils hurlent, qu’ils s’inquiètent, qu’ils pleurent, qu’ils sanglotent, le tout devant les caméras. Et il n’est pas rare que ces enfants voient également défaillir leurs propres repères parentaux, quand ces derniers sont déçus, quand ils pleurent, quand ils crient. « Carole veut faire prendre conscience [à ses enfants] de l’enjeu de cette demi-finale » dixit la voix off (9’51 de la demi-finale). Les parents, qui eux-mêmes sont soumis à la pression du concept et des caméras, imposent donc une forte pression à leur enfant.

Bien sûr, les situations de compétition peuvent être précieuses pour un enfant, pour la construction de son identité, de son estime de soi, de son goût de l’effort. Mais attention au contexte. Le contexte n’est ici pas adapté. La compétition pour un enfant ne peut être saine que dans un contexte précautionneux, où les enfants sont encadrés par des professionnels bienveillants, où l’enjeu n’est pas trop important, et où ils peuvent être étayés par des adultes neutres et bienveillants. Il n’est pas concevable d’instrumentaliser des enfants à des fins de distraction d’un large public.

Quel sera l’après de cette médiatisation, lorsque les enfants seront de retour dans la vraie vie, et dans leur quotidien ? A quelle pression des pairs et des adultes seront-ils confrontés ? Qu’en est-il des enfants en situation d’échec, quand ils seront de retour à l’école notamment ? Et si cette expérience de télé-réalité ne leur était pas favorable à long terme ?

Mais par ailleurs, se pose la question de l’impact de ces émissions sur le jeune public. Les repères qui sont donnés aux jeunes spectateurs sont également à interroger. Les valeurs du jeu sont marquées à la fois par l’absence totale de solidarité entre les familles, mais aussi par une dimension clanique. La famille est en effet présentée comme un groupe non différencié. Les enfants sont supposés adhérer totalement aux valeurs de compétition des parents (et des producteurs) : rivalité, souci de l’emporter à tout prix sur les autres. Ils n’ont d’autre choix que d’adhérer à ces valeurs. S’en désolidariser, c’est faire échouer la famille, prendre le risque impensable d’en être rejeté. La participation de jeunes enfants à ce jeu banalise ces valeurs pour le jeune public.

Ces émissions sont construites sur des modèles de communication interhumaines factices qui valorisent la compétition, l’individualisme, la domination et la théâtralisation des émotions au détriment des valeurs que les éducateurs ont pour mission de promouvoir autour de l’empathie, la solidarité, le respect de l’intimité des échanges entre parents et enfants dans le respect des droits de l’enfant. Cette mise en scène fragilise la différence des générations car les enfants ne peuvent être protégés par leurs parents quand ils deviennent un moyen de leur réussite. La dramatisation des enjeux induit aussi une instrumentalisation des relations familiales au risque d’assécher la dimension ludique elle-même.

Note : les citations sont extraites de la demi-finale du jeu diffusé en février 2014.

Experts signataires

Claude Aiguesvives, pédopsychiatre Claude Allard, pédopsychiatre Sabine Duflo, psychologue, Centre Médico-Psychologique Nathalie Gervais, psychologue Élise Hemery, psychologue, intervenante en crèche et en centre pour enfants autistes Héloïse Junier, psychologue, intervenante en crèche, journaliste Marie-Amélie Richard, psychologue, intervenante en crèche et en Lieu d’Accueil Enfants Parents Magalie Sabot, psychologue, Clinique de Soins de Suite et de Réadaptation Julie Senecal, psychologue, Service d’Aide Sociale à l’Enfance Amélie Sohy, psychologue, Centre Hospitalier Sainte Anne Nicole Voisembert, psychologue clinicienne, spécialisée dans l’enfance


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