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>>Sus au bourrage de crâne !

12 décembre 2013

Jean-Claude Guillebaud, dans une chronique parue sur le site du Nouvel Observateur, Téléobs, se livre à un regard critique de la presse, en regardant ses grandes crises au cours de son histoire... "Il faut organiser d’urgence une quatrième refondation de notre profession. Assiégée par le médiatique, elle est en perdition.", dit-il en terminant son propos !

J’imagine que le titre de cette chronique fera sursauter. Vais-je pourfendre une fois encore les superficialités médiatiques qui nous tiennent parfois lieu de pensée ? En réalité, c’est à la Grande Guerre que je fais référence. Parmi les innombrables rétrospectives liées à l’approche du centenaire de 14-18, je m’étonne que personne n’ait encore évoqué la manière pathétique dont la presse française y perdit son honneur. Subvertie par nationalisme cocardier - le politiquement correct de l’époque -, elle se fit la messagère zélée d’un discours tissé de mensonges, d’énormités et de bêtise. Les grands quotidiens expliquaient volontiers que les boches sentaient mauvais, qu’ils mangeaient les petits enfants mais que nos poilus, aidés des canons de 75, les tailleraient tous en pièces.

L’expression "bourrage de crâne" date de cette époque, et fut popularisée par Albert Londres. Agé de 30 ans, ce dernier faisait ses débuts de reporter de guerre en couvrant en septembre 1914, pour le quotidien "le Matin", la destruction de la cathédrale de Reims par l’artillerie allemande. Par la suite, Albert Londres s’acharna à lutter contre l’endoctrinement général et à se libérer de la langue de bois de l’état-major, dont il devint la bête noire. La dérive morale de la grande presse, insoucieuse de la vérité, indigna tellement les poilus qu’un journal "sauvage" émergea des tranchées en septembre 1915 pour protester contre les mensonges : "le Canard enchaîné".

Je rappelle cet épisode car il nous aide à comprendre les autres égarements de la presse française et les nécessaires refondations déontologiques qu’il fallut chaque fois opérer. Dans la première moitié du XXe siècle, il n’y eut pas moins de trois naufrages et trois refondations éthiques. En 1918 - après quatre années de bourrage de crâne -, la profession dut rédiger sa première charte déontologique. L’article 2 précise qu’un "journaliste digne de ce nom tient la calomnie, les accusations sans preuves, la déformation des faits [...] pour les plus graves fautes".

Entre les deux guerres, hélas, le second naufrage fut imputable au triomphe de l’argent et au cynisme qui allait avec. Ces années furent celles d’une presse pourrie et asservie. Signe parmi les signes - le quotidien "le Temps" (ancêtre du "Monde") appartenait alors au patronat, via le Comité des Forges. Ce deuxième naufrage nécessita, dès 1938, une nouvelle réhabilitation du journalisme et une réécriture de sa charte.

Hélas, deux petites années plus tard, avec l’Occupation, une bonne part de la presse française chavira dans sa troisième et plus grave noyade : la collaboration. Souvenons-nous que le "tout-médias" de l’époque collabora sans vergogne. Dès la Libération de Paris, une troisième "refondation" s’imposa. Elle passa par la confiscation des journaux collaborationnistes et la rédaction des ordonnances d’août 1944, textes admirables qui entendaient refonder une presse indépendante du politique et de l’argent.

Au total, notre grande presse aura donc failli trois fois en un demi-siècle : par panurgisme soumis en 1914, par connivence avec les riches dans les années 1930, par lâcheté complice en 1940.

Et maintenant ? Où en sommes-nous ? Avec le politiquement correct ? Avec l’argent ? Avec le conformisme ? Si je me fonde sur le sentiment de désastre déontologique qui s’est exprimé aux récentes Assises du Journalisme à Metz, il faut organiser d’urgence une quatrième refondation de notre profession. Assiégée par le médiatique, elle est en perdition.

Jean Claude Guillebaud



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