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>>Lettre ouverte pour changer l’école... Regard critique sur le rapport Jules Ferry 3.0

29 octobre 2014

Nous, acteurs de l’éducation, associations d’éducation populaire et de parents, rassemblés dans le Collectif Enjeux e-médias (Ceméa, Fcpe, Francas et Ligue de l’enseignement), avons lu avec attention le dernier rapport du Conseil national du numérique Jules Ferry 3.0. Nous souhaitons par cette lettre ouverte y apporter notre contribution par une lecture critique et des propositions...

 Lettre ouverte...

La relation entre le « numérique » et l’école est devenue centrale dans l’actualité des politiques publiques. C’est à la fois une chance et un défi pour l’école. La loi du 8 juillet 2013 d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la république souligne que « l’école développe des connaissances, les compétences et la culture nécessaires à l’exercice de la citoyenneté dans la société contemporaine de l’information et de la communication ».

Cette loi de 2013 annonce la création d’un service public du numérique éducatif avec pour mission à la fois la mise en œuvre de cette politique et la formation des cadres afin que tous les échelons du ministère de l’éducation soient au diapason. Un rapport du Conseil national du numérique de 2014 intitulé « Jules Ferry 3.0 », confirme le diagnostic déjà établi depuis plusieurs années et propose des pistes de mise en œuvre dont certaines sont intéressantes, d’autres semblent inapplicables et ignorer la réalité des pratiques : l’existant en matière de numérique dans l’éducation n’est plus à la marge, tant dans le domaine de l’école que du péri-scolaire.

Nous, acteurs de l’éducation, associations d’éducation populaire et de parents, rassemblés dans le Collectif Enjeux e-médias (Ceméa, Fcpe, Francas et Ligue de l’enseignement), avons lu avec attention ce dernier rapport. Nous souhaitons par cette lettre ouverte y apporter notre contribution par une lecture critique et des propositions appuyées à la fois sur les orientations de l’Unesco, de l’Union Européenne et sur les politiques éducatives françaises (notamment la loi de Refondation et la proposition de socle commun de connaissances, de compétences et de culture, c’est à dire les orientations de la Direction Numérique pour l’Education, avec laquelle nous collaborons régulièrement depuis sa mise en place). Ces propositions sont ancrées au regard de nos pratiques éducatives de terrain avec les jeunes aussi bien à l’école que dans leurs temps de loisirs. Elles s’appuient sur l’expérience acquise dans la conduite de politiques publiques concernant le numérique et les médias en lien étroit avec les collectivités locales (villes, conseils généraux, conseils régionaux).

Nous le faisons d’autant plus que nous ne trouvons pas, dans les personnes qui ont rédigé ce rapport, la présence de professionnels de l’éducation scolaire ou périscolaire, ni de chercheurs en sciences de l’éducation ou en sociologie des médias, ni de praticiens de l’enfance et de la jeunesse. Ce qui est surprenant ! L’enjeu de travailler dans l’intersectorialité, en mobilisant tous les acteurs et institutions concernés par tous les temps de vie des jeunes, nous semble nécessaire face à la complexité des enjeux. Faire des recommandations « d’en haut », dans une posture descendante, ne correspond pas à l’esprit ascendant facilité par le numérique. C’est pourquoi nous proposons que l’amplification du numérique dans l’école et dans les autres temps éducatifs des jeunes se fasse à partir du terrain par des « états généraux » ou des consultations régionales multi-partenaires pour que cette question soit vraiment appropriée par celles et ceux qui seront en charge de la porter.

Pour le Collectif Enjeux e-médias, le Président, Christian Gautellier

  Retour de lecture synthétique

  • Un rapport contradictoire. Le rapport pose un bon diagnostic, qui, s’il n’est pas nouveau, à le mérite d’être clair et nous le partageons dans ses grandes lignes : l’école doit se transformer dans ses modes d’organisation, dans ses pédagogies, dans ses dispositifs et ses méthodes d’apprentissage ; l’éducation au numérique est avant tout transversale à toute approche disciplinaire...

    Mais alors qu’on attendrait une focalisation sur les structures transversales, existantes et/ou à inventer, le rapport organise ses trois premières recommandations autour d’un nouvel enseignement disciplinaire, organisé à travers un CAPES, une agrégation informatique et la mise en place d’un bac spécifique. Autrement dit un énième plan informatique, dont on sait les échecs successifs. Autrement dit, une énième logique d’empilement vertical contraire en outre à l’esprit-même du numérique, très horizontal !

    Nous proposons une approche transversale qui rencontre tous les enseignements disciplinaires, et réponde à un enjeu de culture numérique distribuée, pour tous. Elle peut s’appuyer sur l’existant : un corps spécifique de prof-doc, des référents académiques DANE (Délégués Académiques au Numérique), des référents académiques CLEMI, des CARDI et les acteurs locaux. Elle peut s’appuyer sur des lieux comme les Ateliers Canopé, les points NetPublic (DUI),… et sur les réseaux d’éducation non-formelle des associations éducative ou de jeunesse, comme les Cémea, la ligue de l’Enseignement, les Francas, l’Afev… Nous proposons de se centrer sur la formation des professeurs, initiale et continue, et surtout la formation des cadres de l’enseignement qui sont les indispensables chevilles ouvrières de l’accompagnement du changement.

  • Un modèle sélectif, peu porteur d’égalité. Le rapport se propose d’aller vers le numérique avec pour enjeu de combattre les inégalités, ce à quoi nous souscrivons. Il met l’accent sur l’accès inégal à l’équipement dans le territoire et au besoin de former les jeunes en « osant le bac Humanités Numériques ». Mais alors qu’on attendrait une réflexion sur le continuum scolaire de la maternelle au supérieur, avec une focalisation sur le collège, point névralgique de la formation aujourd’hui, le rapport propose la construction d’une deuxième filière d’excellence au lycée, les humanités numériques. Cela nous paraît fragiliser le principe d’égalité, pour tous les élèves, de l’enseignement public généraliste.

    Nous proposons que toutes les filières de formation introduisent la question du numérique dans ses dimensions culturelles, citoyennes et techniques et non pas réserver les atouts du numérique à une seule. On ne peut séparer ceux qui sauront tirer partie des atouts du numérique de ceux qui seront abandonnés à un usage consumériste et partiel. Au delà, en lisant le rapport, nous sommes surpris de la méconnaissance de la réalité des jeunes qui sont en décrochage du système éducatif… qui amène les auteurs, à penser que le numérique va être en soi le moyen de les raccrocher.

  • Un constat passé sous silence. Le rapport fait la part belle à la perspective de nouvelles start-up françaises, qui pourraient bénéficier de jeunes formés pour venir remplir leurs besoins et donc relancer le marché de l’emploi (sans qu’il soit prouvé que le marché des codeurs ne soit pas accaparé par des ouvriers du net bien moins couteux en Inde, en Asie du Sud-est et en Amérique latine). La perspective de nouveaux emplois est une belle idée, à laquelle nous voulons croire aussi.

    Mais alors qu’on attendrait un éclairage fort sur de réelles alternatives qui existent par le code ouvert et qui peuvent développer des projets éditoriaux différents, des plates formes de réseaux sociaux avec d’autres modèles d’affaire, ancrés sur des industries culturelles françaises et européennes, le rapport semble céder aux modèles de plates-formes propriétaires exclusives (GAFAM, toutes américaines). Le rapport fait l’impasse sur les dimensions très commerciales des plates formes numériques proposées aux jeunes. Au vue de cette réalité, nous proposons une éducation au numérique critique donnant aux jeunes, les clés économiques des systèmes industriels développés.

    Nous proposons une véritable éthique du code ouvert, apportant aussi des perspectives d’emploi sur nos territoires, pour les jeunes générations, en suscitant des modèles et projets alternatifs, qui ne soient pas simplement la bataille des applis propriétaires mises à disposition par les GAFAM pour les localiser chez nous.

  • La nouvelle donne des données. La réalité du monde numérique, c’est sa domination par de grandes industries qui ont pour finalité le profit par captation des données personnelles et monétisation de celles-ci. Mais alors qu’on attendrait une réponse appuyée sur les travaux et négociations de l’Europe concernant la protection des données personnelles, l’accès de tous aux données publiques, l’anonymisation éthique, le rôle de la CNIL et de ses partenaires européens, le rapport suggère rentrer dans ce marché sans mettre en avant les clarifications juridiques nécessaires, —ce que l’école peut faire. Nous estimons que ces valeurs sont à l’opposé de celles de l’école et des institutions éducatives, qui sont fondées sur l’émancipation et la citoyenneté. L’école doit former les jeunes et les moins jeunes à gérer leurs données et les degrés de vie privée et de vie intime qu’ils souhaitent mettre en accès commercial ou pas.

  • Une définition étriquée de la littératie numérique. Le rapport propose une littératie à l’âge du numérique qui nous semble utile et qui nous mettrait en accord avec d’autres pays francophones comme la Belgique ou le Canada qui associent désormais éducation aux médias et littératie numérique. Ceci correspond d’ailleurs aux orientations de la DNE et du CLEMI, deux des lieux où le ministère de l’Education nationale construit ses orientations et les met en œuvre.

    Mais alors qu’on attendrait des précisions sur le périmètre de cette littératie, sur les compétences nouvelles qu’elle implique en appui sur le socle commun des compétences, des connaissances et de la culture, le rapport semble réduire la littératie à l’informatique et à l’apprentissage du code. Ces raccourcis ne prennent pas en compte les nouvelles compétences nécessaires pour naviguer et publier en ligne, au-delà du savoir lire, écrire et compter.

    Nous proposons de s’appuyer sur les résultats des travaux de recherche mettant en avant les usages avérés des jeunes, les apprentissages effectifs fondés sur les outils numériques, la convergence entre le médiatique et l’informatique sur les écrans et les réseaux sociaux pour avancer une approche globale de la littératie, adossée à une réelle culture numérique, qui ne soit pas que technique. Une initiation aux langages et formes médiatiques et le développement de compétences info-documentaires permettront aux jeunes de construire une posture de distanciation critique, adossée à la maîtrise de notions et de supports opératoires, dont le code fait partie, dans ce contexte culturel et économique élargi. L’apprentissage du code ne peut se faire sans pédagogie du projet, sans médiation pédagogique, sans engagement créatif et collaboratif.

    Pour nous, il est urgent et essentiel, au niveau de l’école publique généraliste, de la primaire au lycée, d’aller vers :

  • Une formation à la littératie numérique, critique et citoyenne. La littératie numérique doit venir compléter l’existant des éducations transversales, notamment l’éducation aux médias et à l’information. Elles sont centrales aujourd’hui dans la formation critique et citoyenne des jeunes, donc elle est attendue dans l’école 3.0. Si la dimension de l’apprentissage du code doit être une des composantes d’une éducation aux médias, à l’information et à l’informatique réussie, elle doit l’être en lien avec les dimensions de compréhension des médias et de l’information, de création, de citoyenneté, de décodage des médias et de leurs contenus. Il est urgent de ne pas séparer le médiatique du numérique car la construction de soi et de son identité est caractéristique du numérique, chaque personne étant devenu un média lui-même (chaque jeune est producteur de contenus pluri-médias et éditeur de publications).

  • Une mise en œuvre appuyée sur le cadre de la Refondation. La double logique de la participation et de la consommation est une réalité à prendre en compte, dans ce nouveau paradigme qui est déjà au cœur des pratiques et des usages de jeunes et qu’il convient d’accompagner par la médiation pédagogique sans les démoraliser et sans créer de l’anxiété inutilement (nous ne sommes pas particulièrement en retard et tous les pays, petits ou grands, sont confrontés au passage à l’ère numérique). Dans le cadre de l’école, cette logique peut s’appuyer sur les propositions du socle commun des connaissances, des compétences et de la culture, à peine sollicité dans le rapport. Tout plan pour faire entrer l’école dans l’ère numérique doit être construit en synergie avec les 5 piliers du socle qui constituent les orientations du ministère de l’Education nationale : les langages pour penser et communiquer, les méthodes et outils pour apprendre, la formation de la personne et du citoyen, l’observation et la compréhension du monde, les représentations du monde et l’activité humaine.

    La véritable fracture numérique est une fracture intellectuelle et culturelle, avec risque d’une fracture citoyenne… C’est par un double levier que les politiques publiques lutteront contre cette fracture :
  • une éducation triple A, aux médias, à l’information et au numérique,
  • un soutien des usages, des outils et des ressources du numérique à l’école et dans les lieux périscolaires, préparant les jeunes à les utiliser dans leur vie quotidienne.

Le 29 octobre 2014



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