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>>Lettre à Fleur Pellerin Ministre de la Culture à propos de la classification du film "La Vie d’Adèle"

2 janvier 2016

Le Collectif enjeux e-médias souhaite attirer l’attention sur une classification des œuvres cinématographiques, plus que jamais nécessaire, qui doit s’appuyer sur une bonne connaissance du développement psychoaffectif des enfants et des adolescents... encourant ainsi moins le risque d’alimenter des protestations et contestations dans les milieux traditionnalistes et réactionnaires.

Paris, le 21 décembre 2015

A Madame Fleur PELLERIN Ministre de la Culture et de la Communication



Madame la Ministre,

L’annulation du visa d’exploitation du film « La Vie d’Adèle » remet à l’ordre du jour un débat important sur les oeuvres cinématographiques au regard des enjeux qui le traversent : entre protection des mineurs et liberté d’expression d’une part, entre intérêts de l’enfant et intérêts du secteur cinématographique d’autre part.

En tant que collectif d’associations laïques, soucieuses du bien-être de l’enfant et de son bon développement, et attachées au maintien de la cohésion sociale , nous vous invitons à rester attentive à ce qui fonde la protection et à ceux à qui elle s’applique : les mineurs.

« La Vie d’Adèle » est un film d’une qualité incontestable. Il décrit le parcours d’une adolescente et son entrée dans l’âge adulte avec une grande sensibilité. La qualité de l’œuvre, l’histoire qu’elle raconte ne sont donc pas en cause. Toutefois, la complexité des sentiments de l’adolescente, mêlés à sa recherche d’elle-même ainsi qu’à l’avènement de sa sexualité, ne sont pas abordables pour des enfants de 12 ans tout juste aux portes de l’adolescence. Les scènes de sexes non simulées sont certes filmées de manière très esthétique et avec une vraie délicatesse, elles demeurent malgré tout de nature à heurter la sensibilité des plus jeunes non encore psychiquement et physiquement matures, notamment l’une d’entre elles très appuyée par sa durée. En conséquence, il aurait été souhaitable que la commission opte pour une proposition d’interdiction aux moins de 16 ans. C’est d’ailleurs pour cette raison que le visa est accompagné de l’avertissement suivant : « Plusieurs scènes de sexe réalistes sont de nature à choquer un jeune public ».

Dans la société hypermédiatique contemporaine, une classification des œuvres cinématographiques est plus que jamais nécessaire, elle reste un pilier et une référence pour les autres médias. La commission qui l’assure réalise de ce fait une tâche complexe et exigeante. Toute classification conduite de manière éclairée et raisonnable devrait s’appuyer sur une bonne connaissance du développement psychoaffectif des enfants et des adolescents.

La Commission chargée de la protection des mineurs est parfois tentée de donner priorité aux considérations des professionnels du cinéma que ses membres connaissent mieux. Nous savons que plus un film a une classification basse, plus il est susceptible de rencontrer un large public et plus il a des chances d’obtenir une diffusion télévisuelle aux heures de grande écoute.

Néanmoins, conformément aux principes reconnus dans la Convention internationale des droits de l’enfant, la société adulte a une responsabilité vis-à-vis des enfants et des adolescents et un devoir de protection contre tout ce qui est susceptible de nuire à leur épanouissement. Ne pas tenir compte des différentes étapes de développement des plus jeunes dans l’attribution d’un âge en dessous duquel un film peut leur être interdit, est un manquement aux droits de l’enfant. Ce n’est pas non plus un service à rendre à la profession cinématographique et à la création en général.

Une classification adaptée, c’est-à-dire respectueuse du développement psychoaffectif de l’enfant, encourt en effet moins le risque d’alimenter des protestations et contestations dans les milieux traditionnalistes et réactionnaires. C’est d’ailleurs pour éviter les troubles à l’ordre public, qu’une classification des films a été introduite au début du XXème siècle. A contrario, une classification autorisant de jeunes adolescents (entre 12ans et 16 ans) à accéder à des films comportant des scènes de grande violence ou présentant des scènes de sexe non simulées est la porte ouverte à l’expression de toutes les radicalités. Seule une régulation sociale sérieuse permet d’éviter les réactions que produit l’anomie : développement de comportements rigoristes tant du côté des mouvements religieux que du côté des extrémistes politiques.

De plus, nous en sommes convaincus, assurer un niveau raisonnable et protecteur de classification, loin de nuire aux réalisateurs, est à même de leur permettre d’explorer des domaines de la création qui ne mettront pas les jeunes en danger et éviteront d’accuser les professionnels du cinéma.

Ce sont les raisons pour lesquelles nous souhaitons, Madame la Ministre, que la réflexion à laquelle conduit l’annulation du visa d’exploitation du film « La Vie d’Adèle » et les propositions qui lui donneront suite, n’évincent pas le souci du bien-être et du devenir des plus jeunes au profit d’un débat décalé sur la censure, une censure qui, comme vous le savez, n’existe plus et que nous ne souhaitons pas.

Nous nous permettons également de souhaiter une réflexion sur la création d’un niveau de classification intermédiaire (14 ans) qui pourrait-être utile pour certains films. Dans le cas de la vie d’Adèle, il nous semble néanmoins raisonnable de plaider pour une classification aux moins de 16 ans.

Veuillez agréer, Madame la Ministre, l’expression de notre très haute considération.

Christian Gautellier

Président du Collectif Enjeux e-médias

Contact : Christian Gautellier 06 89 86 11 18 – christian.gautellier wanadoo.fr C/o CEMÉA – 24 rue Marc Seguin – 75883 PARIS CEDEX 18



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