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>>Entre le ministère de l’Education nationale et Microsoft, un accord pas très Net

9 décembre 2015

Divina Frau Meigs membre du comité scientifique de notre collectif apporte une analyse critique sur cet accord qui va à l’encontre des principes que le Collectif Enjeux e-médias défend à propos d’internet.

L’éducation est devenue un énorme marché dans le numérique, qui intéresse des entreprises issues de l’économie non numérique (Pearson) et d’autres qui s’en réclament comme Microsoft.

Elles visent les universités, mais ne négligent pas les ramifications dans les écoles primaires et secondaires, car il s’agit de se fidéliser une clientèle jeune et malléable. Elles essaient de nouveaux modèles qui visent à maximiser les bénéfices en drainant les fonds publics, car les budgets de l’éducation publique dans tous les pays sont astronomiques, se comptant en milliards de dollars.

À mesure que les États perdent le contrôle de leurs budgets du fait de la crise des finances publiques, ces entreprises viennent avec des solutions clé en main et des modèles d’apprentissage qui correspondent à leur agenda, sous couvert d’accompagnement du changement. Elles bénéficient des financements publics pour leurs stratégies privées et de fait privatisent partiellement l’éducation publique.

C’est dans ce cadre que Microsoft vient de signer un accord de partenariat de dix-huit mois avec le ministère de l’Éducation nationale par rapport au Plan numérique à l’École.

Effet de portail et bulle de filtre

La maîtrise des normes donne la maîtrise du marché et les entreprises ont intérêt à mettre en valeur leurs propres produits. Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) se sont constituées en trusts verticaux, entourant leur produit phare d’origine de toutes sortes d’autres produits leur donnant le contrôle de la diffusion, de la navigation et de l’exploitation des contenus.

Microsoft place ainsi ouvertement tous ses produits éducatifs dans l’accord qui vient d’être signé (son écosystème Cloud avec Pack Office…).

Il ne va pas manquer de donner une grande visibilité de fait à tout son éventail d’acquisitions complémentaires embarquées dans son écosystème : Windows (suite bureautique), Bing (moteur de recherche), Skype (vidéoconférence, rachetée à l’Estonie), la Xbox (console de jeu), Lumia (smartphone, ex Nokia, racheté à la Finlande).

La mobilité attire les usagers et le jeu (surtout pas sérieux, mais dynamique et ludique) est la prochaine modalité du travail au XXIe siècle.

Le principe est celui de la bulle de filtre. Cette bulle vise à enfermer l’usager dans des domaines qui lui sont familiers à partir de filtres personnalisés exploitant les traces volontaires et involontaires qu’il laisse en ligne.

À partir d’algorithmes secrets, des propositions ou des recommandations sont faites à l’usager qui l’isolent de plus en plus dans ce qui lui est familier et ne l’incite pas à aller voir à ailleurs.

La bulle de filtres renforce l’effet de portail. Elle confère aux algorithmes des pouvoirs d’agrégation, tri et curation de données et d’informations que nous n’osons même pas donner à nos professeurs-documentalistes !

Effet de réseau et destin des données

L’effet de réseau se manifeste quand un produit s’améliore avec son utilisation, ce qui dépend donc de la quantité de ses utilisateurs. Plus il y a de traces et d’échanges, plus le produit en bénéficie, ce qui pousse la compagnie à recruter un maximum d’usagers à l’extérieur.

L’effet de réseau ne marche que si l’on peut s’en servir, à savoir si on a les coudées franches du côté des données de la vie personnelle et si on obtient un assez gros marché pour que les effets se manifestent assez rapidement.

D’où l’enjeu de contrats juteux comme avec celui du ministère de l’Éducation nationale, quitte à prendre des libertés avec les données de nos enfants mineurs.

L’effet de réseau est renforcé par l’effet de portail et l’effet bulle des filtres : la bulle des filtres permet à Microsoft de maintenir l’usager dans le confort de son portail ; la traçabilité des données lui assure de pouvoir améliorer son produit et la dépendance de sa clientèle.

Plus Microsoft a une masse critique, plus cela crée des barrières à l’entrée pour d’autres entreprises et réseaux concurrents. Une complète contravention aux principes de la gouvernance d’Internet exprimés dans NetMundial.

Principes

Les principes de la gouvernance d’Internet qui font actuellement consensus sont : ouverture, interopérabilité, neutralité, diversité.

Elle s’adosse à un processus de fonctionnement multipartie-prenantes qui doit être transparent, équitable, inclusif, collaboratif et inclure la reddition de comptes aux citoyens et contribuables (dans le cas d’un service public comme l’éducation nationale).

Et ce pour faciliter une participation significative des parties (dont la société civile et le secteur privé). Le tout en s’appuyant sur les droits de l’homme et en particulier la liberté d’expression, la vie privée, l’accès à l’éducation et à la participation.

L’ouverture fait allusion à l’architecture du réseau, qui doit être distribuée et répondre au principe end-to-end, de bout en bout, adaptatifs, ce qui implique d’éviter l’effet de portail et de ne pas pratiquer la fermeture à d’autres portails et de ne pas empêcher la portabilité des données, c’est-à-dire la possibilité pour l’usager de partir avec les armes et bagages de ses traces s’il le souhaite. L’intelligence distribuée doit rester aux marges de l’écosystème, pas cachée dans son centre.

L’interopérabilité consiste dans le maintien de standards ouverts même dans le cas de pratiques propriétaires pour permettre la circulation et l’échange des données. Il s’agit de permettre à divers systèmes d’information de travailler ensemble (avec des formats et protocoles semblables) et d’exécuter des programmes.

La neutralité est associée au droit à l’accès et à la liberté d’expression et relève du traitement non discriminatoire du trafic par les opérateurs afin d’assurer un accès égal à l’information pour tous les citoyens.

Elle est associée à la valeur publique d’Internet, et la priorisation des flux qui doit viser l’intérêt général. Elle participe de l’inclusion numérique.

La diversité enfin, fait allusion à la diversité des langues et des cultures, mais aussi à la diversité de l’accès à la connaissance et aux données et ressources de l’Internet en toute confiance.

Elle est associée à l’économie de l’influence et de l’attention, à la transparence des tris et des choix en ligne ainsi qu’à des solutions alternatives aux systèmes collecteurs de traces actuels. Elle participe de la diversité culturelle et de la liberté de choix des usagers.

Monopole

L’accord entre Microsoft et le Ministère de l’Éducation nationale contrevient à tous ces principes. Il contrevient au processus multi-partie prenante également : pas de transparence, pas d’appel d’offres clairement identifié (durée du contrat, coût, sorti en cas de litige…), pas de mécanisme de reddition des comptes prévu.

Par ailleurs, le ministère de l’Éducation nationale ne semble pas avoir prévu de compensation et ne semble pas jouer la véritable règle du marché, y compris celle des fondations globales dans la mondialisation, confiant à Microsoft un monopole de fait.

Le ministère par exemple ne fait pas appel à la fondation Microsoft, ce qui aurait permis de ne pas avoir affaire au bras armé du marketing, mais aux missions d’éducation du public qui caractérisent ces outils stratégiques. Il ne vise pas non plus le pluralisme et la mise en concurrence, semblant ignorer la possibilité d’un accord semblable avec la French EdTech. Enfin, il ne prend pas en compte les entreprises du Libre, qui offrent des solutions non propriétaires et n’entraînent pas de dépendance, de traçabilité et de problèmes de portabilité des données.

Ceci pointe un déficit énorme en Éducation aux Médias et à l’Information, qui seule donne des clés de maîtrise des cultures de l’information avec leurs tenants et aboutissants en termes d’économie, de politique, de société, de culture.

Il en va de la responsabilité civique et publique d’avancer résolument vers des compétences du XXIe siècle qui permettent aux citoyens de se battre pour le destin de leurs données et la gouvernance de leur éducation.

Divina Frau-Meigs, Professeur des sciences de l’information et de la communication, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3 – USPC

Cet article est paru sur le site The Conversation France, sous licence Creative Commons Attribution/Pas de Modification, de sorte que cet article puisse être publié gratuitement, en ligne ou sur papier..

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